Natia
Collected by Initiative 78
...Hier matin, alors que je me préparais pour aller à la manifestation à Hambourg et que je faisais défiler tranquillement les actualités, une tasse de café à la main, je suis tombée sur les images de ce garçon bouclé qui se faisait tabasser… C'est là que j'ai compris que plus rien ne justifiait que je reste assise ici, chez moi...
...Atterrie à Tbilissi en pleine nuit. Mes amis m'attendaient et on est allés directement de l'aéroport à la manifestation sur Roustavéli. Je n'ai même pas eu le temps de mettre mon masque et mes lunettes de protection quand quelqu'un a hurlé : « Ils ont commencé la répression ! », et on s'est retrouvés pris dans cette masse de gens qui fuyaient. On se tous mis à tousser en même temps, incapables d'ouvrir les yeux...
...Ceux qui avaient réussi à se mettre un peu à l'abri reviennent sur leurs pas pour nous asperger de sérum physiologique. Ensuite, on reprend un peu notre souffle. Et on retourne en courant vers l'arrière... Puis à nouveau des gaz asphyxiants, ils lancent des projectiles, on recule. Ça continue comme ça presque jusqu'à l'aube...
...Nata et maman m'attendaient à la gare. Elles avaient fait le tour de tout Brême en se disant : « Si elle y va, laissons-la partir au moins convenablement équipée », et elles m'ont acheté des lunettes de protection, des masques, des gants, un casque de protection pour la tête et je ne sais quoi encore... À la maison, elles m'ont fait tout essayer, elles m'ont « costumée ». J'essayais de rassurer ma mère. Elle m'a dit : « Je ne te dis rien ma fille, si eu pouvais, je viendrais moi aussi, vas-y, sois juste extrêmement prudente »...
...Depuis le balcon du Parlement, la « police » projetait déjà des jets de canons à eau, et les jeunes dansaient sous le jet. Un type, debout juste sous le balcon, récupérait l'eau accumulée avec un récipient quelconque pour la rejeter sur la police :) Eux, ça ne leur faisait rien, ils se tenaient là derrière leurs boucliers de trois mètres, mais nous, ça nous a redonné le sourire pour un instant !...
... « Madame la Voix » et les camions à eau ont été déployés face à nous sans qu'on s'en rende compte. Cette voix glaciale a retenti : « Citoyens, s'il vous plaît, dispersez-vous, faute de quoi il sera fait usage contre vous de... » Pourtant, à ce moment-là, il y a ici des parents avec des nourrissons, des personnes en situation de handicap, des personnes âgées, on est juste là, debout, et on ne fait absolument rien de mal. On siffle et on fait du bruit encore plus fort...
...« N'ayez pas peur, on ne bouge pas ». « Laissons passer les enfants et les personnes âgées », répondent d'autres. « Ne partons pas, peut-être qu'ils auront du respect pour nous », a glissé la vieille mamie debout devant moi au grand-père aux cheveux blancs. Ils se tiennent par la main, les yeux embués de larmes. Un jeune homme s'est approché en boitant, une canne à la main, disant qu'il descendait... On lui a donné notre tout dernier masque à gaz...
...Les nôtres avaient déjà dressé des barricades. Comme de petits lutins, ils couraient après les grenades de gaz lancées par la police pour les neutraliser dans des bidons d'eau coupés, préparés à l'avance. Dans les lignes médianes, des gens équipés de sérum physiologique forment des couloirs pour aider les blessés arrivant des premières lignes. Depuis l'arrière, ceux qui ont de bons masques à gaz descendent régulièrement en première ligne. Certains apporte du thé et des chocolats venus d'on ne sait où...
...Minuit était passé, on se tenait près de l'Opéra quand soudain une bousculade a éclaté. Des gens ont transporté à bout de bras vers l'ambulance un jeune homme inconscient, le visage couvert de sang. Il avait été touché à l'œil, on n'a pas compris si c'était une balle en caoutchouc ou une grenade de gaz. Ce garçon est resté dans le coma pendant plusieurs jours... Heureusement, il a survécu !...
...Soudain, ils ont commencé à jeter des grenades de gaz suffocant. Plusieurs tombent juste à nos pieds et je ne vois plus rien, le gaz a réussi à s'infiltrer je ne sais comment dans les masques et je n'arrive plus à respirer, la panique me gagne et si Mari ne m'avait pas vue pour m'entraîner de force vers la rue Chichinadzé, j'aurais probablement perdu connaissance sur place. Quand j'ai retiré mon masque, ça a été encore pire, j'ai cru que je ne pourrais plus jamais reprendre mon souffle, le visage et les yeux brûlent tellement qu'on a envie de s'arracher la peau...
...Cela fait plus de dix ans que je ne vis plus dans cette ville... C'est ainsi, épuisée mais indomptable, que je l'aime le plus... Je passerais encore toutes mes nuits blanche pour elle, si seulement je le pouvais...
...Quand je pars de Tbilissi, le moment que je déteste le plus, c'est quand l'avion rentre ses roues et décolle du sol... C'est là, pour la première fois, que je réalise vraiment que je m'éloigne de cet endroit. Tant que les lumières de la ville scintillent en bas, on se sent comme encore attachée à elle. Le Mtatsminda est encore bien visible, je le suis du regard et je cherche le Parlement...
...Aujourd'hui, j'ai eu l'impression que toute l'avenue Roustavéli veillait sur moi pour que je puisse rentrer saine et sauve en avion... Quant à moi, j'y ai laissé mon cœur... 04h00, -2 degrés, les nôtres ne se seraient pas encore dispersés, j'essaye d'imaginer ce qui s'y passe en ce moment, j'espère qu'ils sont encore nombreux... Désormais, je ne vois même plus le Mtatsminda, quitter Tbilissi de cette manière ne m'a jamais été aussi difficile...